Au cours de sa vie, Pierre Rode a joué sur de très beaux violons. Après son décès, notre "grand-mère" a confié à Baillot la mission de vendre ces violons. Longtemps nous avons "rêvé" des stradivarius et garnerius...sans trop savoir ce qu'ils étaient devenus.
Voici le fruit de mes recherches et leur vraie histoire:
A sa mort, en 1830, Pierre Rode possédait quatre violons comme en atteste l'inventaire de ses biens fait pardevant Maître Maillères notaire à Bordeaux, sur une prisée faite par Maître André Barincou, commissaire-priseur de la même ville.
"quatre violons, un Amati, un Stradivarius, un Garnerius, le quatrième n'ayant point de nom d'auteur"
Je soussigné certifie avoir vendu au Sieur Pierre Rode, en mon nom et en celui des héritiers de feu mon Frère Thomas Joseph Nau, un violon de Stradivarius de l’année Mil sept cent douze, provenant de sa succession, pour la somme de douze cent francs que j’ai reçu du dit Sieur Pierre Rode, prenant sur ma responsabilité toutes les conséquences de cette vente, ...
Bordeaux le douze novembre mil huit cent vingt trois."
Le 20 mars 1833, Madame Rode charge Baillot de vendre les instruments de son mari. Elle lui écrit:
" Vous pourrez me dire si en les envoyant à Paris, j'aurai des chances plus favorables qu'à Bordeaux où il y a fort peu d'amateurs de musique et pas un seul disposé à mettre un prix convenable à des instruments de cette valeur. Il me semble que la réputation de Rode doit ajouter à cette valeur. Veuillez me dire si vous connaissez quelque éditeur de musique qui serait disposé à acquérir des manuscrits. J'en ai plusieurs et entr'autres 12 études destinées à faire suite aux 24 qui ont déjà paru. Je puis vous certifier qu'elles sont d'un mérite au moins égal aux premières et je dois ajouter que Rode en faisait plus de cas. Il y a aussi des variations sur un air de Haëndel qui sont d'un effet réellement suave; ce sont des morceaux d'un succès certain et je crois devoir à la mémoire de mon mari de les livrer au public, de même qu'il vous appartient à vous, M.Baillot, comme héritier de son meilleur ami, de contribuer à faire revivre sa vieille réputation"
Nous savons qu'un de ces stradivarius a été acheté par Pierre Rode en 1823 comme le prouve ce reçu: "
Dans un ouvrage intitulé: "Les instruments des écoles italiennes" de M.Jules Gallay on peut lire :
"Rode possédait deux superbes violons de Stradivarius. Après sa mort, ces deux magnifiques instruments furent vendus par sa veuve à un amateur distingué de Bodeaux, M.Filhon, violoniste, mort à Paris il y a quelques années et dont le père, violoniste aussi, avait appartenu à l'orchestre du Grand-Théâtre de Bordeaux. M.Filhon avait payé ces deux stradivarius, la somme de 6000 frs qui semblerait bien minime aujourd'hui pour deux instruments d'un si beau choix, et, afin de faire constater leur provenance et leur authenticité, il avait pris la précaution de faire dresser pour cette vente, un acte notairé."
Les éléments d'information se recoupent bien! et ce qui suit complète fort bien l'histoire de ces instruments.
Arthur Pougin dans sa notice sur Pierre Rode écrit en 1873:
" Après avoir beaucoup cherché, j'ai fini par le découvrir.- L'un était passé entre les mains d'un amateur de Niort, X.Naurez qui le vendit l'an dernier (1) au prix de 5000 frs à MM Gand et Bernardel, luthiers à paris . Une personne qui a vu cet instrument alors, me communique la note suivante: "C’est un Stradivarius d'une belle coupe et d'un superbe vernis. Il est orné d’un filet-encadrement en nacre de perle, si j'ai bonne mémoire. Cette riche ornementation gâte un peu selon moi, l'instrument mais rend ce violon original. M.J.B.Vuillaume m'a dit en avoir vu un pareil en Angleterre, mais on ne signale de bien connu que celui-ci orné d'un tel encadrement." Ce violon a été acquis par M. Charles Lamoureux,, second chef d'orchestre de la Société des concerts, ancien élève et premier prix de la classe de Girard au Conservatoire, qui, dit-on en a refusé à Londres, d'un riche amateur anglais, 500 livres sterling. L'autre violon de Rode est aujourd'hui la propriété de M.Bouchet, amateur à Saint-Malo, si je m'en rapporte du moins à l'indication donnée par M. Jules Gallay dans son petit livre: Les instruments des écoles italiennes
(1) ce merveilleux violon fut commandé à Stradivarius par un Grand d'Espagne. Il devint la propriété de Rode puis il fut acquis par le marquis d’0lbreuse, son élève. A la mort de ce dernier, sa famille le vendit à M William Norès qui le posséda pendant 45 ans. Il passa ensuite entre les mains de MM Eugène Gand, Charles Lamoureux chef d’orchestre et est actuellement la propriété de Monsieur Hill, luthier à Londres.
A.TOLBECQUE écrit dans L'art du luthier édité chez l'auteur à Niort en 1903
Stradivarius lui-même pourtant si sobre et si correct dans ses lignes n'avait pas toujours dédaigné l'ornementation. Le célèbre violon de Rode en témoigne. (I) Les bords de cet instrument sont ornés d'un double filet au milieu duquel s'égrène un chapelet de pois et de losanges alternés en ivoire de deux couleurs (blanc et vert) se détachant sur un fond noir du plus heureux effet, Les éclisses de ce superbe violon sont, en outre, niellées d'arabesques charmantes. Mais c'est une exception car Stradivarius se contentait généralement d'un modeste filet classique à trois brins (noir blanc noir) --
En 1987, organisant notre réunion de famille, à Cruviers, j’ai recherché la trace des s Pierre Rode. Eugène Vatelot n’ayant pas répondu à mon courrier, je me suis adressé, grâce Christiane Richard-Keane à la maison Hill à Londres.
Voici le courrier que j’ai reçu en réponse à mes questions:" Merci pour votre lettre concernant le violon de votre ancêtre. L’histoire est parfaitement correcte, nous avons acheté l’instrument en Juillet 1890 à M.Charles Lamoureux. Nous l’avons vendu à un certain M.Oldham qui possédait une très grande collection d’instruments et qui lorsqu’il mourut en 1907, laissa le trois-quarts de Stradivarius au British Muséum. Finalement les Administrateurs décidèrent de ne pas accepter le legs et nous avons alors racheté l’instrument. Nous avons revendu le violon à un très grand amateur et joueur en 1908 et nous l’avons racheté à nouveau dans sa succession à sa mort en 1920. En 1921 nous l’avons vendu à Richard Bennett un très riche collectionneur qui possède une très grande collection, et nous le lui avons re-acheté en 1926. Nous avons alors gardé le Rode jusqu’après la guerre et nous l’avons vendu à un amateur joueur de ce pays qui le détient à ce jour. Ci-joint quatre photos de l'instrument qui je l’espère vous seront d’un grand intérêt.." David Hill
En 1903, Maurice Rode, petit-fils de Pierre et notre Grand-Père, avait contacté M.Oldham afin d'obtenir une photo de ce violon. M.Oldham avait répondu favorablement et avait fait faire une photo qu'il avait adressée à Maurice Rode, photo enfoui sans doute dans quelques coin de nos archives familiales, chez l'un ou l'autre de ses descendants.
Nous publierons ici, dans quelques jours, d'autres photos de ce violon magnifique.
Source: Le Violon, des Hommes et des Œuvres de Emmanuel Jaeger; Frédéric Laurent; Jean-Michel Molkou – Préface de Isaac Sternet Etienne Vatelot – CDROM de la Collection Accord Parfait, aux éditions Montparnasse, primé comme le CDROM de l’année en 1998
- Stradivari ( 1696) " Le Vornbaum"
- Stradivari (1700) " Le Jupiter" ayant appartenu à Viotti, puis à Joseph Joachim, et à Franz Kneisel
Liste des violons ayant appartenu à Pierre Rode et sur lesquels il a joué :
Source: Le Violon, des Hommes et des Œuvres de Emmanuel Jaeger; Frédéric Laurent; Jean-Michel Molkou – Préface de Isaac Sternet Etienne Vatelot – CDROM de la Collection Accord Parfait, aux éditions Montparnasse, primé comme le CDROM de l’année en 1998
- Guarnerius del Gesù (1734)
- Stradivari ( 1696) " Le Vornbaum"
- Stradivari (1700) " Le Jupiter" ayant appartenu à Viotti, puis à Joseph Joachim, et à Franz Kneisel
- Stradivari (1715) " le Rode" ayant appartenu à Léopold Auer puis à Oscar Shumsky
- Stradivari (1722) " Le Novès"
- Stradivari (1722) " Le Novès"
- Stradivari (1727) " Le Nestore" appartenant aujourd’hui à Ruggiero Ricci
Nous savons que " Le Rode" est aujourd'hui la propriété d'un violoniste vivant à Philadelphie Oscar Shmuski. Il a enregistré plusieurs oeuvres de Mozart sur ce violon et les CDRom sont en vente dans le commerce. Il a également enregistré sur ce violon, les 24 caprices de Pierre Rode. Mais ce disque est épuisé. On peut en trouver quelques exemplaires sur Internet, et à l'étranger.
Oscar Shumscky a écrit un long article sur ce violon et sur les conditions de son achat. Nous publierons prochainement ce texte ici.
Le Garnerius est la propriété de Norbert Brainim un des quatre violonistes de l'Amadeus Quartet, devenu Amadeus Ensemble à la mort de Peter Schidlof en 1987. L'Encyclopédia Universalis nous dit que ce Garnerius date de 1734.
En 1988, la Délégation Artistique de la Ville de Paris a organisé une exposition: " Instrumentistes et luthiers parisiens". Le catalogue de l'exposition cite les violons de Pierre Rode, et nous parle d'un Garnerius que Jean Paul Maurin aurait reçu du peintre Ary Scheffer vers 1850.
Voici donc, suivi à la trace, l'histoire de trois des quatre magnifiques violons que possédait Pierre Rode à son décès. Il manque l'histoire du quatrième. Avis aux amateurs et aux chercheurs.
On lira avec plaisir : " Les violons du Roi" de Jean Divvo aux éditions Denoel - 1990
Jean Mignot