PIERRE RODE - 16 février 1774 - 25 novembre 1830


Tout le fruit des notes, recherches, renseignements trouvés ici et là, références historiques et tous autres documents concernant notre aïeul Pierre Rode, " le Grand-Père", comme on a l'habitude le dire en famille, sont ( et seront ) rassemblés ici de façon à ce qu'ils puisssent être consultés par tous, famille, bien sûr mais aussi tous ceux qui portent un intérêt à sa vie et à son oeuvre. Au nom des tous les descendants de Pierre Rode, actuels et à venir.


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Chronologie

16 février1774 : naissance de Jacques, Pierre, Joseph Rode à Bordeaux; fils de Pierre Joseph Rode,marchand-parfumeur et de SuzanneTurmeau
*1782 : Pierre Rode est élève de Fauvel, l'aîné.
*1787 : son professeur, Fauvel, emmène Pierre Rode à Paris où Viotti complète sa formation; sa mère l'accompagne.
*1790 : Viotti fait jouer un de ses concertos, le 13ème, par le jeune Rode, (il a 16 ans), entre deux actes d'un opéra italien.
*1er Avril 1792 : Rode est à l'orchestre du théatre de Monsieur (théatre Feydeau), avec Baillot et Kreutzer. Il obtient un triomphe, dans la série de concerts spirituels donnés à l'occasion de la semaine sainte.
*1795/96 : il fait une tournée de concerts en Hollande, Angleterre, Hambourg, Berlin.
*1797 : à son retour, il est nommé professeur au Conservatoire National de Musique qui venait d'être créé, et dont le Directeur est Sarette.
*1799 : tournée en Espagne où il se lie d'amitié avec Boccherini.
*1800 : Pierre Rode est nommé violon-solo de la musique particulière du 1er Consul. Avec Baillot et Kreutzer il travaille à la rédaction d'une méthode de violon.
*1803 : départ vers la Russie en passant par Amsterdam, Osnabrück, Hanovre où il donne des concerts. Il arrive à Saint Petersbourg où il retrouve Boieldieu. A Paris, il est remplacé à son poste de violon-solo par Kreutzer.
*1804-1808 : Pierre Rode est Premier Violon de Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies.
*1807 : Décès de sa mère. Rode annonce son départ pour Moscou et son prochain retour à Paris.
*1808 : en route pour Paris, il fait étape à Varsovie où il donne un concert. Le 22 Décembre concert à l'Odéon; grande affluence du public parisien qui veut entendre le virtuose; mais c'est l'échec, marqué, dit-on alors, par "le froid de Russie". Vexé Rode se retire de la vie musicale parisienne. Il ne joue plus qu'en privé, avec ses amis, en particulier Baillot et Kreutzer, dans le beau salon de musique que le Prince de Chimay, violoniste lui-même, avait fait construire dans son Hôtel particulier de la rue de Babylone.
*1811 : parcours à travers l'Autriche, la Hongrie, la Bohème, la Bavière et la Suisse. Partout il donne des concerts qui ont beaucoup de succès. A Vienne il rencontre Beethoven.
*26 Décembre 1812 : Rode donne la première interprétation de la 5ème sonate de Beethoven. L'Archiduc Rodolphe est au piano.
*1814 : Installation à Berlin. Mariage avec Caroline, Sophie, Wilhelmine, fille du peintre Barthélémy Verona, peintre-décorateur du Roi de Prusse. Naissance en 1815 de sa fille Nathalie, puis en 1816 de son fils Edmond. Il fréquente la famille Mendelssohn.*1820 : retour à Paris.
*1821 : départ pour Bordeaux. Il cherche à s'installer dans la région de Marmande, avec sa famille dans le voisinage d'amis, dont M.Johnston, maire de Bordeaux.
*1826 : il loue une maison à Bordeaux et se préoccupe de l'éducation de son fils. Il s'intéresse à la formation musicale du jeune Charles Dancla.
*1829 : premières atteintes de paralysie. Il ne peut plus écrire. Il fait dire à Chérubini, directeur du Conservatoire, qu'il lui dédie ses derniers quatuors et il lui recommande Dancla.
*26 Novembre 1830 :décès au château de Bourbon propriété du maire de Bordeaux, son ami, entre Tonneins et Aiguillon. Les obsèques de Pierre Rode ont eu lieu à Bordeaux. Son corps repose dans un caveau du cimetière de la Grande Chartreuse à Bordeaux.

Qui est Pierre Rode

Pour présenter le personnage de Pierre Rode, virtuose du violon et parmi les premiers professeurs du Conservatoire de Musique créé par l’Empereur Napoléon, je retiendrai cinq grands moments de sa vie.Le jeune enfant prodige d’abord, le virtuose du violon, nommé premier violon de la musique du Premier Consul puis professeur au Conservatoire, mais surtout le jeune premier rival de l’Empereur, et enfin le Compositeur qui devait finir ses jours comme bon père de famille.
1/ L'enfant prodige:
Pierre Rode est né à Bordeaux, le 16 Février 1774. On a peu de renseignements sur ses premières années. Arthur Pougin auteur d’une notice biographique, parue en 1874, cite une lettre d’une personne de Bordeaux qui habitait da
ns le voisinage de la rue du Loup où était situé le magasin de parfumerie du père de Rode, qui écrit que, toutes les fois qu’elle passait dans cette rue, elle voyait le jeune Rode occupé à jouer du violon. Et elle ajoute : " ce fait au surplus, est de notoriété publique à Bordeaux " .Ce qui est sûr c’est que Pierre Rode fut élève d’un violoniste nommé Fauvel, l’aîné, né à Bordeaux en 1756, lui-même élève d’un autre violoniste connu, Gervais. A 8 ans, Rode était élève de Fauvel.Les progrès de l’enfant furent si rapides, qu’à peine âgé de douze ans il fut en état de jouer des concertos en public, et qu’il étonna tous les artistes amateurs de Bordeaux. C’est Rode enfant-prodige.Le talent remarquable de son élève décida Fauvel à se rendre avec lui à Paris en 1787, (il a 13 ans), pour le faire entendre. Sa mère l’accompagne. Pas question de laisser le jeune garçon partir seul à Paris. Il aurait alors exécuté dans la capitale, un concerto, devant le fameux corniste Punto, et celui-ci, charmé de son jeu, l’aurait aussitôt présenté à Viotti, qui était alors directeur du théâtre de Monsieur (théâtre Feydeau) et le musicien le plus célèbre de l’époque."Ce théâtre se trouvait au numéro 21 de l’actuelle rue Feydeau. Il venait d’être construit en 1790 pour une troupe d’Italiens venus à Paris sous les auspices du Comte de Provence, d’où son nom de Théâtre des Italiens et aussi le nom du boulevard du même nom. La salle avait une contenance de 2200 places. Elle s’élevait en partie sur la rue de la Bourse actuelle.Le dictionnaire historique des musiciens, publié en 1811 précise : " On sait que Viotti ne donnait jamais de soins intéressés, qu’il prenait en amitié les jeunes gens en qui il reconnaissait de grandes dispositions, et qu’il s’est plu à en former plusieurs. Rode a peut-être été le mieux partagé. "En 1790, entre deux actes d’un opéra italien, il fit entendre son élève favori, dans l’un de ses concertos. Rode a 16 ans.Il ne faut pas oublier ce que peut représenter un théâtre à l’époque où ce situe ce concert, dans le contexte de la Révolution, et l’impact que pouvait avoir un jeune prodige sur un public disons " échauffé ". Ces concerts avaient lieu, selon une tradition de l’ancien régime, pendant la Semaine Sainte, tandis que tous les autres spectacles devaient obligatoirement faire relâche. On les appelait les Concerts Spirituels.C’est dans ces mêmes concerts en 1792 qu’aux côtés de Baillot et de Kreutzer qu’il avait rencontrés à l’orchestre du théâtre de Monsieur, que Rode obtint ses plus grands succès. Ceci est confirmé dans la chronique de la Révolution publiée chez Larousse. Le 1er Avril 1792, Pierre Rode qui a 18 ans crée le concerto en mi mineur de Gian Battista Viotti, au concert du théâtre de la rue Feydeau, et obtient un triomphe. Le Journal de Paris donne le programme de ces concerts. Rode exécute notamment des concertos de Viotti soit avec Alday ou Kreutzer comme duettistes, soit seul comme c’est le cas pour le concerto en ré mineur de Viotti.Fétis, dans sa Biographie Universelle des Musiciens dit : " Rode exécuta, pendant les concerts de la semaine sainte, les 3e, 13e, 17e et 18e concertos de Viotti. La beauté de cette dernière composition fut vivement sentie. L’exécutant et l’auteur eurent une part égale au triomphe que le public décerna, en manifestant le désir de l’entendre dans trois concerts consécutifs. " Baillot écrit également dans sa notice sur Viotti : " C’est à son 17e, en ré mineur, et à son 18e, en mi mineur, qu’il adopta cette forme dramatique, dont l’effet inattendu fut si imposant, lorsque Rode, son élève et son digne interprète, fit entendre ces deux concertos, avec tout le charme et toute la pureté qui distinguent son talent. "
2/ Le Virtuose:
Voila notre jeune enfant prodige au début d’une carrière de virtuose. Le style de Rode, sa façon de jouer, devait lui valoir le surnom de " Corrège du violon ".Vous savez que Le Corrège se caractérise par un art voluptueux. On parle à son sujet d’une exquise suavité, et on dit qu’une sensualité non dissimulée émane de ses tableaux. Voilà sans doute les caractéristiques du style de Pierre Rode.
Nous sommes en 92. Les événements se précipitent. Le 30 Avril 92, à Strasbourg, Rouget de Lisle donne son Chant de guerre pour l’armée du Rhin dans les salons du maire de la ville, l’assemblée vote le décret contre les prêtres réfractaires ; 92 c’est l’invasion des Tuileries le 20 juin et l’émeute ; puis il y a le 10 Août, la déclaration de la Patrie en danger, Valmy ; on pressent les événements de 93 et la Terreur. L’armée manque de soldats ; la guerre de Vendée fait rage. Rode ne peut pas rester inactif sans risquer de devenir suspect. Il prend alors le parti, non des armes, mais de la clarinette et de l’uniforme de musicien militaire pour suivre le corps d’armée à Angers.Cependant des amis estimant que son talent était plus fait pour les salons que pour les camps, n’épargnèrent rien pour le dégager ; ils y réussirent, et afin de le soustraire à des recherches, ils le firent partir pour l’étranger et entreprendre un voyage d’artiste.En 94 en compagnie du célèbre chanteur Garat il part pour la Hollande, puis va à Hambourg et en Prusse. Hambourg avait accueilli beaucoup d’émigrés français. Il y donne plusieurs concerts. Mais craignant de se voir considérer comme émigrés, Garat et lui, décident de revenir en France.Embarqués sur un navire, une tempête les emmène vers l’Angleterre. Viotti se trouvant à Londres où il avait émigré, Rode obtient l’autorisation d’aller le voir. Il donne un concert au bénéfice des pauvres mais sa qualité de français nuisit à son succès.Il revient en France en 1797. Son talent reste entier et il obtient de grands succès dans les concerts de la rue Feydeau qu’il donne avec Kreutzer. Ces concerts eurent une vogue due, tant à leur excellence qu’à la privation de semblables délassements imposés par le régime de la Terreur, période pendant laquelle, à l’exception des hymnes à l’Etre suprême chantés en plein vent et des airs patriotiques vociférés par les Sans-culottes, la musique s’était vue bannie de France.Malheureusement la banqueroute de Sageret, directeur du théâtre Feydeau, mit fin à ces concerts en 1798. Une nouvelle société se créa deux ans plus tard pour donner des concerts dans une salle, rue de Cléry. C’est là que furent produites pour la première fois à Paris, les symphonies de Haydn.
3/ Le professeur au Conservatoire - Premier Violon de la Musique du Premier Consul :
A cette époque Rode est nommé professeur au Conservatoire National de Musique qui venait d’être institué le 16 Thermidor 1795. L’inauguration des locaux du Conservatoire n’eut lieu qu’en 1802. Le ministre Chaptal vint poser la première pierre. Après son discours, il y eut un concert. Kreutzer conduisait l’orchestre. Rode et Baillot exécutèrent un trio avec Frédéric Duvernoy. Garat chanta plusieurs fois. Un banquet suivit, puis la salle de banquet fut transformée en salle de bal.On lit aussi dans les gazettes du temps que Rode, Lamarre et Garat donnent des concerts à leur bénéfice, dans la salle des Victoires. Cette salle appelée d’abord théâtre Olympique, était située au 46 rue de la Victoire. Elle prit le nom de salle des Victoires le 13 mai 1801. Ce sont ces concerts qui furent, sur ces lieux, à l’origine des Concerts du Conservatoire.En 1799, Rode fait un assez long séjour en Espagne ( voir note 1) .Il rencontre Boccherini et il devint son ami. Boccherini écrivit plusieurs instrumentations de ses concertos. Rode compose donc déjà. Il a 25 ans.Il joue à la cour d’Espagne. Il dédicace son sixième concerto en si bémol à la Reine.Je n’ai pas trouvé dans les ouvrages que j’ai consultés, des renseignements pour savoir auprès de qui Rode a travaillé l’harmonie. Il y a encore des zones d’ombre à éclaircir pour arriver à une biographie complète.En 1800, Pierre Rode est nommé violon-solo de la musique particulière du 1er Consul. Il joue souvent à la Malmaison. La scène a longtemps été présentée au musée Grévin, mais elle vient de disparaître dans le cadre de la rénovation de ce musée.Avec Baillot et Kreutzer il travaille à la rédaction d’une méthode de violon. C’est déjà Rode compositeur, mais nous verrons plus loin ce qu’il pense de cet aspect de sa carrière.
Note 1 : En prévision de ce séjour il fait établir un passeport qui nous donne et le registre des passeports délivrés au départ de Bordeaux nous donne quelques précisieuses informations.
Le passeport est établi à Bordeaux où Pierre Rode a son domicile ( il faudrait vérifier ce point ) et la date de départ prévue pour l'Espagne est le 5 décembre 1798.
Pierre Rode a alors 24ans, il mesure 1 m, 77; il a les yeux brun, les cheveux châtain foncé, le visage ovale, le nez aquilin et le menton rond .
La profession indiquée est : membre du Conservatoire de Musique.
4/ Le jeune premier :

Rode est jeune ; il a d’autres préoccupations et les tentations de la vie parisienne sont très fortes pour un jeune homme de son âge. C’est Pierre Rode jeune premier.A cette époque, Bonaparte a remporté les succès que l’ont sait en Italie. Il a rencontré là-bas une cantatrice dont il a fait sa maîtresse, Giusepina Grassini. Il décide de la faire venir à Paris et charge Berthier de la négociation.Il compte sur elle pour célébrer dans un grand concert ses victoires cisalpines. Ce concert a lieu au cours d’une fête au Champ de Mars, en juillet 1800. Puis il y a la célébration de la victoire de Marengo dans une cérémonie qui a lieu en l’église des Invalides transformée en temple de Mars. La Grassini en est la vedette.La cantatrice devient vite la coqueluche des salons parisiens. Richement dotée, elle est installée rue Chantereine (cette rue était une partie de l’actuelle rue de la Victoire). Elle perçoit des appointements annuels de 36000 francs, (les informations divergent sur cette rémunération. Il faut savoir qu’elle était considérable quel qu’en soit le montant exact). Elle a un congé de quatre mois. Chaque hiver elle a à sa disposition la salle de l’opéra pour un concert à son bénéfice.Rode, violon-solo de la musique du Premier Consul est associé à ces concerts. et l’inévitable se produit. Il tombe amoureux de la Grassini.Elle a un an de plus que lui. Déjà elle n’est plus la jeune et belle femme que Bonaparte a connu en 96 à Milan et qu’a peint Mme Vigée-Lebrun. " Son corps s’est alourdi, la tête puissante, aux traits vigoureux, aux sourcils charbonnés, aux épais cheveux noirs est encore plus commune. C’est une épaisse commère, que, malgré ses airs d’amoureuse, on laisserait à ses inventions de plats milanais, n’étaient sa voix, son chant, l’admirable instrument qu’elle possède et dont elle joue ".Mais l’auteur du livre que je cite et que j’ai trouvé à la bibliothèque de la Malmaison, Frédéric Masson est plutôt partial et veut mettre en valeur Joséphine face à sa rivale. Ce que ne dit pas Frédéric Masson, c’est qu’en plus elle a gardé un fort accent italien et elle zozote. On peut penser cependant que la Grassini, à 27 ans, a encore quelques armes pour séduire. Toujours est-il que Rode devient amoureux d’elle. Lui il a 26 ans et il n’est pas dépourvu de charme. Denise Prou, dans un article publié par le Souvenir Napoléonien en 1985, nous dit qu’il fait quelque peu songer à Bonaparte jeune. Il prépare un concert avec elle. C’est sa préoccupation majeure. Il écrit à Baillot : " Tu me pardonneras bien si je n’ai pas prodigieusement travaillé à notre méthode, mais le concert de Mme Grassini m’occupe beaucoup ". Il compose aussi ses propres concertos et il dit que cela l’occupe entièrement. C’est précisément sur le 7ème concerto que nous allons entendre qu’il se concentre :" Je travaille comme un malheureux à faire un concerto pour le concert de Mme Grassini. Je n’ai pas un instant à perdre ". Mais voilà. Bonaparte finit par découvrir la chose. Vous avez vu sans doute le film d’Abel Gance. Bonaparte se rendant chez sa maîtresse, monte un escalier, la Grassini chante. On entend un violon. Le Consul entre. La cantatrice est seule. " J’ai cru entendre en montant un violon qui vous accompagnait... " à ce moment là une porte d’armoire grince et on voit Pierre Rode qui est caché dans l’armoire. Ce fait est historique.Pierre Rode est devenu le rival de l’Empereur. Voici comment Fouché le relate dans ses mémoires:" Frappé, à son dernier passage à Milan, de la beauté théâtrale de la cantatrice Grassini, et plus encore des sublimes accents de sa voix, il lui fit de riches présents et voulut se l’attacher. Il chargea Berthier de conclure avec elle un traité sur de larges bases, et de la ramener à Paris ; elle fit le voyage dans la voiture même de Berthier. Assez richement dotée, à quinze mille francs par mois, on la vit briller au théâtre et aux concerts des Tuileries, où sa voix fit merveille. Mais alors le chef de l’Etat évitait tout scandale et, ne voulant donner à Joséphine, jalouse à l’excès, aucun sujet d’ombrage, il ne faisait à la belle cantatrice que des visites brusques et furtives. "" Des amours sans soins et sans charmes ne pouvaient satisfaire une femme altière et passionnée, qui avait dans l’esprit quelque chose de viril. La Grassini eut recours à l’antidote infaillible ; elle s’enflamma vivement pour le célèbre violon Rode. Epris lui-même, il ne sut pas garder de mesure ; bravant la surveillance de Junot et de Berthier. Un jour que, dans ces entrefaites, Bonaparte me dit qu’il s’étonnait qu’avec mon habileté reconnue, je ne fisse pas mieux la police, et qu’il y avait des choses que j’ignorai : " Oui, répondis-je, il y a des choses que j’ignorais, mais que je sais maintenant ; par exemple : "un homme d’une petite taille, couvert d’une redingote grise, sort assez souvent par une porte secrète des Tuileries, à la nuit noire, et accompagné d’un seul domestique, il monte dans une voiture borgne, et va furetant la signora Grassini ; ce petit homme, c’est vous, à qui la bizarre cantatrice fait des infidélités en faveur de Rode, le violon. A ces mots, le Consul, tournant le dos, et gardant le silence, sonna et je me retirai. Un aide-de-camp fut chargé de faire l’eunuque noir, auprès de l’infidèle qui, indignée, refusa de se soumettre au régime du sérail. On la priva d’abord de son traitement et de ses pensions, croyant la réduire ainsi par famine ; mais, éprise de Rode, elle resta inflexible, et rejeta les offres les plus brillantes de Pylade Berthier. On la força de sortir de Paris ; elle se réfugia d’abord à la campagne avec son amant, puis tous les deux s’évadèrent et allèrent retrouver la fortune en Russie. "Voilà les préoccupations de Rode.Il prend peur. La Grassini se réfugie à la campagne. C’est Rode qui l’accompagne. Le 4 Frimaire an X (25 Novembre 1801) le départ de la Grassini l’a bouleversé. Il écrit à Baillot : " J’arrive à l’instant de conduire Mme Grassini à vingt-lieues d’ici. Sa voiture a cassé dix ou douze fois ; elle a eu tous les malheurs imaginables. "" J’ai été tous ces jours-ci, trop préoccupé et j’ai encore trop de chagrin pour avoir le courage d’aller demain au Conservatoire ; d’ici là, j’espère calmer un peu ma tête, car si cela doit durer, je te jure que je serais bien malheureux. "Le 14 Frimaire il écrit encore : " Je joue le 21 au concert de Cléry et ayant fait beaucoup de changement dans le concerto que je compte exécuter, je suis obligé de le copier de nouveau, ce qui me fait te prier de remettre au 9 sans faute notre rendez-vous. Ne me gronde pas, mon ami, de ce nouveau retard, car aussi bien que toi, l’idée de la sécheresse du travail qu’on nous a donné à faire me donne la colique. " et le 18 Frimaire (9 décembre) il écrit encore : " remettons à une décade nos amusantes séances dont l’approche me donne la fièvre. "Rode, jeune et amoureux, en pleine possession de tous ses talents, ne veut pas renoncer à sa carrière de virtuose. Il considère que ce n’est pas encore le moment pour lui de se livrer à l’écriture d’une méthode. Mais nous venons de voir qu’il continue d’écrire des concertos qu’il joue ensuite lui-même.Le 2 Janvier 1802, 12 nivôse An 10 il annonce son brusque départ de Paris : " Tu vas être bien surpris, mon cher Baillot, en apprenant mon départ d’une manière aussi précipitée, mais les circonstances sont tellement impérieuses qu’il n’y a pas à hésiter une minute. Je t’écris ainsi qu’à Sarette (directeur du Conservatoire National de Musique), au moment de monter en voiture, pour éviter de répondre aux questions que vous ne manqueriez ni l’un ni l’autre de me faire et auxquelles il ne m’est pas permis de donner le moindre éclaircissement. Je te renvoye en même temps les trois cahiers que tu m’avais confié. Je ne m’en suis pas du tout occupé, car, depuis quelque temps, mon bon ami, ma tête et mon coeur étaient dans une telle agitation que le courage me manquait lorsqu’il fallait m’atteler à une besogne qui, entre nous, est diablement fastidieuse et m’a toujours causé une répugnance invincible. "" Ce qui dans tout cela me chagrine véritablement, c’est d’être cause que je t’ai fait perdre bien souvent ton temps ; mais je te jure qu’avec la meilleure volonté du monde, toutes les fois que j’ai voulu travailler à cet ouvrage, ces détails minutieux et ennuyeux m’en dégoûtaient aussitôt. "" Il est difficile à notre âge de s’occuper sérieusement d’une chose qui n’intéresse ni nos goûts ni notre talent. C’est quand on n’a plus la tête pleine de projets de toutes les couleurs qu’on renonce à soi pour s’occuper des autres, enfin quand on a rempli sa carrière qu’on peut se hasarder d’entreprendre une besogne comme celle-là. Aussi je t’assure que je suis encore à concevoir comment il t’est possible d’y mettre autant de suite. Quant à moi, je ne me sens ni assez de patience ni assez d’habitude d’un travail sérieux pour me charger désormais de pareille corvée. Mais si jamais le démon de faire une méthode me prend, ce ne sera que lorsque l’âge aura un peu calmé ma tête et que je pourrai me livrer tout entier à une occupation aussi importante et qui exige bien du dévouement. Je vous laisse donc, à toi et à Kreutzer, l’honneur et le profit, car il ne doit me revenir ni gloire ni salaire, n’ayant contribué d’aucune manière à la confection de cette méthode qui est presque de toi seul, excepté le peu d’exemples qu’a fait Kreutzer. Véritablement, mon cher Baillot, je suis honteux de vous avoir tenus si longtemps pour ne rien faire et je crains bien que tu sois fâché contre moi. Cela me ferait d’autant plus de peine que rien n'altérera jamais l’attachement bien tendre que je t’ai voué pour la vie. Je t’embrasse de tout mon coeur. " En réalité il semble qu’il partit sans la Grassini et que leur liaison s’arrêta là. Ce serait un point à éclairer par quelques recherches car il y a peu de renseignements à ce sujet.Elle, de son côté, bénéficia des largesses impériales jusqu’en 1814. Il fut même question qu’elle se produisit à l’île d’Elbe, dans un petit théâtre que l’Empereur, avec son maigre budget, avait fait aménager très sommairement, aux Mulini, son " palais " elbois. Ce qui est sûr c’est qu’elle se trouvait à Londres au cours des fêtes célébrant la défaite de Napoléon et que sa trahison alla jusqu’à devenir la maîtresse de Wellington. Elle se montra publiquement à l’opéra, dans la grande loge, avec lui.Pierre Rode donna un concert d’adieu au public parisien le 9 décembre 1802 ainsi que l’atteste le Courrier des Spectacles : " Jeudi prochain, 18 frimaire an XI, le théâtre Louvois donnera un spectacle extraordinaire, dans lequel le citoyen Rode, premier violon de la musique particulière du Premier Consul, étant à la veille de son départ, se fera entendre pour la dernière fois ". Cette soirée n’eut finalement lieu que le 25 frimaire. Voici ce qui a été écrit sur ce concert : " M.Rode, prêt à partir pour Saint Pétersbourg, a fait ses adieux aux amateurs de la capitale par un concert donné au théâtre Louvois. Les applaudissements qu’il a reçus ont dû lui exprimer les regrets que va causer son absence. Il s’est montré sublime dans le premier morceau de son concerto. Son rondeau et ses airs variés ont réuni les suffrages des connaisseurs et des amateurs. L’orchestre conduit par M.Kreutzer a exécuté l’ouverture de l’Hôtellerie portugaise de M.Cherubini. "Mais ces adieux étant faits, il ne part pas tout de suite. Nous avons vu qu’il était à Paris pour la pose de la première pierre du Conservatoire, en 1802. Finalement il ne quitte Paris qu’en Juillet 1803. Le 8 Août il écrit de Hanovre et dit lui-même qu’il est passé par Amsterdam puis Onasbruck. Il précise que son voyage d’Onasbruck à Hanovre a duré trente six heures au travers des déserts et des bruyères. Et là, Lamarre, qui semble-t-il voyageait avec lui, écrit : " il va lâcher son concert le jour de la naissance du Premier Consul ; ses bras vont un peu mieux et il se prépare à partir pour la Russie où il devrait être sans cette fatale incommodité. Il est obligé de prendre les eaux à une demi lieue d’ici. "C’est dès cette époque que les divers biographes de Rode parlent d’une incommodité qui le gênait pour jouer. Une sorte de douleur au bras. Début de son déclin ? Peut-être !Le 8 décembre il est à Memel en Prusse. Il donne un concert devant plus de six cents auditeurs et le produit est considérable. Mais il n’accepte que cinquante ducas et donne le reste pour le soulagement des pauvres de la ville.En Mars 1804 il est enfin en Russie et donne ses premiers concerts dans ce pays. Sa majesté Impériale le Tsar Alexandre le nomme maître de chapelle avec, dit-il lui-même dans une lettre à Baillot, un magnifique traitement. Boieldieu est aussi à Saint Pétersbourg à cette époque.Il reste ainsi cinq ans en Russie. A Moscou, pendant le Carême, il donne une série de concerts avec un autre célèbre violoniste de l’époque, Ferdinand Fraenzl.A Paris, Kreutzer est nommé premier-violon à la place laissée vacante. Sur les registres du Conservatoire, en regard de son nom figure la mention : en voyage.Quelques lettres de Rode à Baillot, qui était lui aussi parti pour la Russie et se trouvait à Moscou, nous donnent de ses nouvelles. En 1806 il a des soucis de santé et de fréquents accès de fièvre. C’est à ce moment là que sa mère meurt à Paris.Comme à cette même période un ukase concernant les français est pris par l’autorité, il décide de rentrer au pays.Mais il va encore prendre les eaux, pour se soigner. Sa santé est, dit-il chancelante. Le 28 Octobre il écrit une lettre intéressante qui décrit bien dans quel état d’esprit il se trouve et sa conception de la vie.Il parle de Cherubini qui est malade et se lamente sur le sort de la femme de ce dernier et de leurs enfants:" Quel exemple pour nous, mon cher ami ! Ne nous marions pas, si tu m’en crois, à moins de rencontrer quelque princesse, quelque duchesse ou pour le moins une marquise ; sans cela pas de mariage qui me tente. J’oubliais de te dire que si la princesse, la duchesse ou la marquise n’avait pas le sou, je n’en voudrais pas plus que de Margot. Voilà, j’espère, de la bonne philosophie. "Il prend enfin la route de Paris en 1808. Le 22 Juillet il donne un concert à Varsovie.Le 22 décembre 1808 à Paris, il donne un concert à l’Odéon. L’affluence des amateurs est considérable. Mais leur attente ne fut pas remplie.Ce n’était plus l’éclat et la verve qui avaient produit tant d’effets aux concerts de Mme Grassini et on trouva son tout dernier concerto, le numéro 10, marqué par le " froid de Russie ". Rode, blessé de ne pas obtenir les mêmes applaudissements que quelques années auparavant, renonça alors à jouer en public. " Puisque c’est ainsi, je ne me produirai plus à Paris ". Il ne fit plus de la musique qu’avec ses amis Baillot et Kreutzer, qu’il avait retrouvés. Le Prince de Chimay"., lui-même violoniste distingué, les recevait dans son hôtel de la rue de Babylone, et tous quatre, accompagnés au piano par Auber, jouaient pour leur plaisir et pour un cercle d’amis très restreint.Rode, à cette période se fait recevoir à la société des Enfants d'Apollon, sorte d’Académie libre des Beaux-Arts. Il habite alors 24 rue du sentier, dans un appartement aménagé dans un hôtel qu’avait habité, en particulier, Monsieur Le Normant d’Etioles après sa séparation d’avec la Pompadour.Il ne reprit pas son poste de professeur au Conservatoire, et s’ennuyant, ne trouvant de public à sa dimension, il repartit pour un nouveau grand voyage à travers l’Europe.En 1812 il est à Vienne. Le 26 Décembre il donne en public la première interprétation de la 5ème sonate, opus 96, de Beethoven, avec l’Archiduc Rodolphe au piano. Mais Beethoven ne fut pas satisfait du jeu de Rode alors qu’il s’était efforcé, écrit-il à l’Archiduc Rodolphe, " d’écrire l’oeuvre en pensant tout particulièrement au jeu de Rode. "Les auteurs de différents dictionnaires disent aussi que Beethoven écrivit pour lui l’admirable romance en fa pour violon et orchestre. Je n’ai pu trouver à ce jour aucune confirmation de cela.
5/ le bon père de famille :
En 1814 il se fixe à Berlin où il se marie avec Caroline Sophie Wilhelmine Verona, fille du peintre Verona, peintre à la cour du Roi de Prusse. C’est une jeune veuve qui a vingt trois ans. Rode en a quarante. Il n’aspire plus qu’à la vie de famille. Une fille, Nathalie nait en 1814 et un fils Edmond en 1816. Il commence un vie de bon père de famille." Tu m’as donné, écrit-il à Baillot, un exemple que j’ai suivi à la grande satisfaction de mon coeur et qui me rend bien heureux. Je savoure tellement mon nouvel état que, depuis deux ans et quelques mois de mariage, je vis dans la retraite la plus absolue. Tout entier au bonheur de mon intérieur, aux caresses de mes deux petits enfants que j’idolâtre, les frivolités du monde n’ont plus aucun attrait pour moi. Puisse cette existence, monotone pour certaines gens, durer le reste de ma vie, je n’en ambitionne pas d’autre ! Mais je voudrais revoir mes amis et respirer l’air natal, chose qu’il faut malheureusement que j’ajourne, ma fille et mon petit n’étant pas d’âge à supporter les fatigues de ce voyage. Je t’avoue, mon cher ami, qu’après une si longue absence, il me paraîtra doux de me retrouver chez moi, car tu le sais, un français n’est jamais chez lui en pays étranger et encore moins aujourd’hui qu’autrefois. "Il parle ensuite de ses relations avec la famille Mendelssohn. " le petit bonhomme était à l’école, de sorte que je n’ai pas pu juger de ses heureuses dispositions sur lesquelles tout le monde s’accorde. " et dans une autre lettre : " Félix possède un sentiment si naturel et si rare que je le crois destiné à aller fort loin si on ne le distrait pas d’une vocation qui se manifeste chez lui de la manière la plus évidente. Ce jeune enfant joue tout, les compositions les plus sérieuses comme les plus élégantes, et cela dans la couleur qui lui est propre. "C’est quand il était à Berlin qu’il fait éditer plusieurs de ses oeuvres et notamment ses 24 Caprices en forme d’études qu’il dédie au Prince de Chimay. Mais il ne joue plus que pour son plaisir. Il ne se produisit que deux fois en six ans, pour des concerts donnés au bénéfice des pauvres de la colonie française de cette ville.En 1820 Rode rentre en France, avec sa femme, ses enfants et sa belle-mère, Mme Verona. Il fait un court séjour à Paris et part pour Bordeaux. Sa préoccupation est avant tout l’éducation de son fils et la publication de quelques unes de ses oeuvres. Il essaie d’acheter une propriété dans le voisinage de son ami le maire de Bordeaux M.David Johnston.En 1828 il revient à Paris pour s’occuper de l’éducation de son fils Edmond. Il voulut profiter de ce voyage pour se faire entendre. Ce fut d’abord une fête pour ses anciens admirateurs, mais bientôt ce fut avec effroi qu’ils virent se compromettre un si beau nom et un talent si réel. L’intonation si pure et si belle était devenue douteuse ; l’archet était timide, comme les doigts ; l’élan, la fougue, la sûreté même de l’expérience qui remplace l’audace de la jeunesse, tout avait disparu.Pleins de respect pour une grande renommée les artistes applaudirent, mais une affreuse lueur vint éclairer son esprit et il comprit qu’il n’était plus le même. Il s’éloigna de Paris et cet échec devint la pensée de ses jours.A ses nerfs durement éprouvés s’ajouta le chagrin causé à sa femme par le décès de sa mère et la prochaine séparation d’avec son fils. Il perdit la sérénité d’âme dont il avait joui jusqu’alors. Il voyait tout en noir.Bien qu’il ait réussi, avec son épouse, à acheter le domaine de Bourbon, près de Damazan, à l’embouchure du Lot, il s’occupa que de très loin des travaux et réparations à faire au bâtiment et au domaine.
On lui présente le jeune Charles Dancla qui devait devenir plus tard professeur au Conservatoire. Il tente de le recommander à Baillot. Mais il annonce dans sa lettre du 24 Novembre 1829 qu’il vient de subir une attaque : " Je ne t’écris que quatre lignes...parce que je suis invalide et qu’il m’en coûte de tenir la plume. J’ai été frappé au bras droit; les armes me sont tombées des mains et je ne peux plus conduire ni l’archet ni la plume ". Et en Janvier 1830 il fait écrire une lettre sous sa dictée. Le mal a empiré... Bien vite il tomba dans un sorte de torpeur dont il ne sortait que rarement pour de terribles colères. C’est dans son château qu’il s’éteignit dans les bras de sa femme le 26 Novembre 1830 dans sa cinquante septième année. Ses obsèques eurent lieu à Bordeaux avant l’inhumation au Cimetière de la Chartreuse, après une cérémonie religieuse célébrée en l’église Saint Louis. Le cortège partit du pavé des Chartrons, de l’appartement du maire de Bordeaux où son corps avait été transporté. Il se composait du corps de musique de la 1ère légion de la Garde Nationale, de nombreux musiciens et amis. Mais par suite d’un oubli qu’on ne peut expliquer, Pierre Rode, chevalier de la Légion d’Honneur, n’a point reçu les honneurs militaires auxquels il avait droit.
Un beau portrait de Pierre Rode est exposé au foyer du Grand Théâtre de Bordeaux, et son tombeau au cimetière de la Chartreuse est désormais classé.
Après le décès de Rodolphe Kreutzer le 6 Janvier 1831, Baillot écrit : " Combien est-il pénible pour nous d’ajouter aux noms des grands artistes qui ne sont plus, ceux de nos deux collègues Rode et Kreutzer, descendus presque en même temps dans la tombe ! Pourquoi faut-il déjà pleurer la perte de ces honorables amis et regretter si tôt de ne les entendre plus ? L’un, dont le jeu plein de charme, de pureté, d’élégance, rendait si bien les qualités aimables de son esprit et de son coeur ; l’autre, dont le caractère franc l’imagination ardente se retraçaient dans la chaleur et la hardiesse de son exécution... "Pierre Rode est aujourd’hui surtout connu des élèves des cours de violon des conservatoires. Plusieurs de ses oeuvres ont été gravées récemment sur CD. Un Stradivarius porte son nom. Il est la propriété d’un violoniste des USA, Oscar Shumsky, qui a gravé les caprices de Rode, joués sur ce célèbre violon.
Jean Mignot
(Ce texte a été présenté au public du concert organisé par nos soins, le 5 mai 1997 au Conservatoire du 5ème arrondissement à Paris)


Sources:
*Un artiste bordelais par M. G. Ducaunès-Duval Revue Historique de Bordeaux-1917
*Notice sur Pierre Rode, Arthur Pougin 1873 et1874
*Pierre Rode - Plaquette anonyme signée FM imprimée à Berlin en 1831
*La journée de l’impératrice Joséphine de Frédéric Masson publié chez Flammarion
*Joséphine Impératrice et Reine de Frédéric Masson 1913
*Bibliothèque Nationale ; département Musique
*Chronique de la Révolution - Larousse
*Le Courrier des Spectacles
*Biographie Universelle des Musiciens de Fétis
*Biographie nouvelle des Contemporains ou dictionnaire historique et raisonné de tous les hommes qui depuis la Révolution Française ont acquis de la célébrité par leurs écrits, leurs erreurs ou leurs crimes soit en France, soit dans les pays étrangers. par MM A.V.Arnault, Jay, Jouy, Norvins et autres, tome 18 Paris 1825*L’art du luthier de Tolbecque 1903
*Instrumentistes et Luthiers parisiens XVII-XIX siècle Del.artistique de la ville de Paris- Florence Gétreau - 1988
*Mémoires de Fouché
*Le Souvenir Napoléonien - Août 1985 - Napoléon et la musique, article de Denise Leprou
*Napoléon et la musique - Fleischmann- 1965
*La Grassini de Bernard Gavoty 1947
*Dictionnaire historique des rues de Paris de Jacques Hillairet
*Dictionnaire historique des musiciens,1811
*Compact disc : Pierre Rode – 24 caprices pour violon – Oscar Shumsky - ( épuisé)* Pierre Rode – Quatuor à cordes n°2 – Auvidis 1995
* J.P.J Rode 24 Caprices pour violon- 2 duos pour violon – Sipario 1998
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Acte de décès de Pierre Rode

ACTE DE DÉCÈS DU VIOLONISTE RODE


Extrait des registres de l’Etat Civil de la Commune de Nicole
.
. « L'an mil huit cent trente, et le vingt-cinq novembre à quatre heures et demie, après-midi, par devant nous, maire, officier public de l’Etat-Civil de la commune de Nicole, canton du Port-Sainte-Marie, arrondissement d’Agen, département de Lot-et-Garonne, sont comparus sieur Baptiste Mazat, chargé d’affaires de .David Jonhston à Lafon-Bourbon, âgé de quarante-sept ans, domicilié de cette commune, premier témoin, non parent, Pierre Descomps, vigneron chez M.Jonsthon, à Bourbon, âgé de trente-deux ans, second témoin, non parent, domicilié de cette commune, et Jean Leyrisson, métayer à Bourbon, âgé de soixante-cinq ans, troisième témoin, non parent, domicilié de cette commune, lesquels nous ont déclaré que M.Jacques-Pierre-Joseph Rode, propriétaire, âgé de cinquante-sept ans, né à Bordeaux, département de la Gironde, de feus Pierre-Joseph Rode, décédé à Bordeaux, le cinq mai mil sept cent quatre-vingt dix , et de Suzanne Turmeau, décédée à Paris, le vingt-huit octobre mil huit cent sept, époux de Caroline-Sophie Wilhelmine Rode, née Vérona, à Berlin en Prusse, est décédé ce jour vingt-cinq novembre à une heure et demie après-midi, dans le château de Bourbonb, appartenant à M.David Jonsthon, sis dans cette commune, où il habitait avec son épouse et sa demoiselle, depuis deux ans. Les trois témoins ont signé avec nous après leur avoir donné lecture du présent acte.

« Ont signé au registre : Baptiste Mazat, Pierre Descomps, Jean Leyrisson et Gasquet, maire, officier public »

Pour copie conforme, délivré à Nicole le 21 août 1883

Publié dans La Revue de l’Agenais, - Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts d’Agen

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dimanche 26 novembre 2006

Les violons de Pierre Rode


Au cours de sa vie, Pierre Rode a joué sur de très beaux violons. Après son décès, notre "grand-mère" a confié à Baillot la mission de vendre ces violons. Longtemps nous avons "rêvé" des stradivarius et garnerius...sans trop savoir ce qu'ils étaient devenus.
Voici le fruit de mes recherches et leur vraie histoire:
A sa mort, en 1830, Pierre Rode possédait quatre violons comme en atteste l'inventaire de ses biens fait pardevant Maître Maillères notaire à Bordeaux, sur une prisée faite par Maître André Barincou, commissaire-priseur de la même ville.
"quatre violons, un Amati, un Stradivarius, un Garnerius, le quatrième n'ayant point de nom d'auteur"
Je soussigné certifie avoir vendu au Sieur Pierre Rode, en mon nom et en celui des héritiers de feu mon Frère Thomas Joseph Nau, un violon de Stradivarius de l’année Mil sept cent douze, provenant de sa succession, pour la somme de douze cent francs que j’ai reçu du dit Sieur Pierre Rode, prenant sur ma responsabilité toutes les conséquences de cette vente, ...
Bordeaux le douze novembre mil huit cent vingt trois
."

Le 20 mars 1833, Madame Rode charge Baillot de vendre les instruments de son mari. Elle lui écrit:
" Vous pourrez me dire si en les envoyant à Paris, j'aurai des chances plus favorables qu'à Bordeaux où il y a fort peu d'amateurs de musique et pas un seul disposé à mettre un prix convenable à des instruments de cette valeur. Il me semble que la réputation de Rode doit ajouter à cette valeur. Veuillez me dire si vous connaissez quelque éditeur de musique qui serait disposé à acquérir des manuscrits. J'en ai plusieurs et entr'autres 12 études destinées à faire suite aux 24 qui ont déjà paru. Je puis vous certifier qu'elles sont d'un mérite au moins égal aux premières et je dois ajouter que Rode en faisait plus de cas. Il y a aussi des variations sur un air de Haëndel qui sont d'un effet réellement suave; ce sont des morceaux d'un succès certain et je crois devoir à la mémoire de mon mari de les livrer au public, de même qu'il vous appartient à vous, M.Baillot, comme héritier de son meilleur ami, de contribuer à faire revivre sa vieille réputation"
Nous savons qu'un de ces stradivarius a été acheté par Pierre Rode en 1823 comme le prouve ce reçu:

"

Dans un ouvrage intitulé: "Les instruments des écoles italiennes" de M.Jules Gallay on peut lire :
"Rode possédait deux superbes violons de Stradivarius. Après sa mort, ces deux magnifiques instruments furent vendus par sa veuve à un amateur distingué de Bodeaux, M.Filhon, violoniste, mort à Paris il y a quelques années et dont le père, violoniste aussi, avait appartenu à l'orchestre du Grand-Théâtre de Bordeaux. M.Filhon avait payé ces deux stradivarius, la somme de 6000 frs qui semblerait bien minime aujourd'hui pour deux instruments d'un si beau choix, et, afin de faire constater leur provenance et leur authenticité, il avait pris la précaution de faire dresser pour cette vente, un acte notairé."
Les éléments d'information se recoupent bien! et ce qui suit complète fort bien l'histoire de ces instruments.
Arthur Pougin dans sa notice sur Pierre Rode écrit en 1873:



" Après avoir beaucoup cherché, j'ai fini par le découvrir.- L'un était passé entre les mains d'un amateur de Niort, X.Naurez qui le vendit l'an dernier (1) au prix de 5000 frs à MM Gand et Bernardel, luthiers à paris . Une personne qui a vu cet instrument alors, me communique la note suivante: "C’est un Stradivarius d'une belle coupe et d'un superbe vernis. Il est orné d’un filet-encadrement en nacre de perle, si j'ai bonne mémoire. Cette riche ornementation gâte un peu selon moi, l'instrument mais rend ce violon original. M.J.B.Vuillaume m'a dit en avoir vu un pareil en Angleterre, mais on ne signale de bien connu que celui-ci orné d'un tel encadrement." Ce violon a été acquis par M. Charles Lamoureux,, second chef d'orchestre de la Société des concerts, ancien élève et premier prix de la classe de Girard au Conservatoire, qui, dit-on en a refusé à Londres, d'un riche amateur anglais, 500 livres sterling. L'autre violon de Rode est aujourd'hui la propriété de M.Bouchet, amateur à Saint-Malo, si je m'en rapporte du moins à l'indication donnée par M. Jules Gallay dans son petit livre: Les instruments des écoles italiennes

(1) ce merveilleux violon fut commandé à Stradivarius par un Grand d'Espagne. Il devint la propriété de Rode puis il fut acquis par le marquis d’0lbreuse, son élève. A la mort de ce dernier, sa famille le vendit à M William Norès qui le posséda pendant 45 ans. Il passa ensuite entre les mains de MM Eugène Gand, Charles Lamoureux chef d’orchestre et est actuellement la propriété de Monsieur Hill, luthier à Londres.


A.TOLBECQUE écrit dans L'art du luthier édité chez l'auteur à Niort en 1903


Stradivarius lui-même pourtant si sobre et si correct dans ses lignes n'avait pas toujours dédaigné l'ornementation. Le célèbre violon de Rode en témoigne. (I) Les bords de cet instrument sont ornés d'un double filet au milieu duquel s'égrène un chapelet de pois et de losanges alternés en ivoire de deux couleurs (blanc et vert) se détachant sur un fond noir du plus heureux effet, Les éclisses de ce superbe violon sont, en outre, niellées d'arabesques charmantes. Mais c'est une exception car Stradivarius se contentait généralement d'un modeste filet classique à trois brins (noir blanc noir) --


En 1987, organisant notre réunion de famille, à Cruviers, j’ai recherché la trace des s Pierre Rode. Eugène Vatelot n’ayant pas répondu à mon courrier, je me suis adressé, grâce Christiane Richard-Keane à la maison Hill à Londres.
Voici le courrier que j’ai reçu en réponse à mes questions:


" Merci pour votre lettre concernant le violon de votre ancêtre. L’histoire est parfaitement correcte, nous avons acheté l’instrument en Juillet 1890 à M.Charles Lamoureux. Nous l’avons vendu à un certain M.Oldham qui possédait une très grande collection d’instruments et qui lorsqu’il mourut en 1907, laissa le trois-quarts de Stradivarius au British Muséum. Finalement les Administrateurs décidèrent de ne pas accepter le legs et nous avons alors racheté l’instrument. Nous avons revendu le violon à un très grand amateur et joueur en 1908 et nous l’avons racheté à nouveau dans sa succession à sa mort en 1920. En 1921 nous l’avons vendu à Richard Bennett un très riche collectionneur qui possède une très grande collection, et nous le lui avons re-acheté en 1926. Nous avons alors gardé le Rode jusqu’après la guerre et nous l’avons vendu à un amateur joueur de ce pays qui le détient à ce jour. Ci-joint quatre photos de l'instrument qui je l’espère vous seront d’un grand intérêt.." David Hill










En 1903, Maurice Rode, petit-fils de Pierre et notre Grand-Père, avait contacté M.Oldham afin d'obtenir une photo de ce violon. M.Oldham avait répondu favorablement et avait fait faire une photo qu'il avait adressée à Maurice Rode, photo enfoui sans doute dans quelques coin de nos archives familiales, chez l'un ou l'autre de ses descendants.



Nous publierons ici, dans quelques jours, d'autres photos de ce violon magnifique.













Liste des violons ayant appartenu à Pierre Rode et sur lesquels il a joué :


Source: Le Violon, des Hommes et des Œuvres de Emmanuel Jaeger; Frédéric Laurent; Jean-Michel Molkou – Préface de Isaac Sternet Etienne Vatelot – CDROM de la Collection Accord Parfait, aux éditions Montparnasse, primé comme le CDROM de l’année en 1998


- Guarnerius del Gesù (1734)


- Stradivari ( 1696) " Le Vornbaum"

- Stradivari (1700) " Le Jupiter" ayant appartenu à Viotti, puis à Joseph Joachim, et à Franz Kneisel

- Stradivari (1715) " le Rode" ayant appartenu à Léopold Auer puis à Oscar Shumsky
- Stradivari (1722) " Le Novès"

- Stradivari (1727) " Le Nestore" appartenant aujourd’hui à Ruggiero Ricci





Nous savons que " Le Rode" est aujourd'hui la propriété d'un violoniste vivant à Philadelphie Oscar Shmuski. Il a enregistré plusieurs oeuvres de Mozart sur ce violon et les CDRom sont en vente dans le commerce. Il a également enregistré sur ce violon, les 24 caprices de Pierre Rode. Mais ce disque est épuisé. On peut en trouver quelques exemplaires sur Internet, et à l'étranger.
Oscar Shumscky a écrit un long article sur ce violon et sur les conditions de son achat. Nous publierons prochainement ce texte ici.
Le Garnerius est la propriété de Norbert Brainim un des quatre violonistes de l'Amadeus Quartet, devenu Amadeus Ensemble à la mort de Peter Schidlof en 1987. L'Encyclopédia Universalis nous dit que ce Garnerius date de 1734.
En 1988, la Délégation Artistique de la Ville de Paris a organisé une exposition: " Instrumentistes et luthiers parisiens". Le catalogue de l'exposition cite les violons de Pierre Rode, et nous parle d'un Garnerius que Jean Paul Maurin aurait reçu du peintre Ary Scheffer vers 1850.
Voici donc, suivi à la trace, l'histoire de trois des quatre magnifiques violons que possédait Pierre Rode à son décès. Il manque l'histoire du quatrième. Avis aux amateurs et aux chercheurs.
On lira avec plaisir : " Les violons du Roi" de Jean Divvo aux éditions Denoel - 1990


Jean Mignot

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